NOTE DE LECTURE: Frede, une belle de nuit ressuscitée par Denis Cosnard

NOTE DE LECTURE: Frede, une belle de nuit ressuscitée par Denis Cosnard

Denis Cosnard publie un récit passionnant sur une figure oubliée qui régna sur les nuits parisiennes jusque dans les années soixante. Une tranche d’histoire méconnue menée comme une enquête, avec son lot de figures marquantes et de rebondissements improbables.

 

Certains personnages de roman fascinent dès les premières lignes, et vous accompagnent longtemps encore une fois l’ouvrage achevé. Frede appartient sans conteste à cette catégorie. Derrière ce pseudonyme androgyne se cache une femme au destin incroyable, qui régna sur le monde des cabarets parisiens, de l’entre-deux-guerres aux années soixante. Si j’évoque ici cette figure haute en couleurs, aux amours féminines plurielles et exceptionnelles, c’est parce que Frede revit sous la plume experte de mon ami Denis Cosnard, journaliste au Monde.

Au-delà de son intérêt pour les traces des usines dans les rues de Paris (qu’il fait revivre dans un joli blog), Denis est surtout un spécialiste reconnu de l’œuvre de l’écrivain Patrick Modiano, auquel il a consacré en 2011 un essai remarqué par la critique : Dans la peau de Patrick Modiano (Fayard).

Et c’est justement sous la plume de son écrivain préféré qu’il a découvert l’existence de Frede. Car oui, Frede a bien existé. Patrick Modiano l’a rencontrée, enfant, et il lui consacre quelques lignes dans son roman Remise de peine. Il n’en fallait pas davantage pour piquer la curiosité de Denis Cosnard. D’autant que celle-ci a été avivée par une lectrice de son premier livre, Anne Marie. Tout en le félicitant pour la qualité de son travail, cette ancienne professeur de mathématiques de Bayonne lui suggère de s’intéresser de plus près à cette mystérieuse Frede et lui propose spontanément son aide pour mener les recherches.

 

Conquêtes et tabous

S’engage alors un véritable jeu de piste, sur les traces de cette belle de nuit. L’enquête, car c’en est une, réserve son lot de découvertes, de surprises, de rencontres, de Paris à Biarritz en passant par Berlin et New York. C’est tout cela que décrit minutieusement Denis Cosnard, faisant revivre avec précision le Paris des cabarets, des amours lesbiennes et de la nuit qui n’en finit pas. Car des amours, Frede a en collectionné ! D’Anaïs Nin à Marlène Dietrich (oui, vous avez bien lu), en passant par l’actrice mexicaine Maria Felix ou la jeune Lana Marconi, dernière épouse de Sacha Guitry, Frede (de son vrai nom Suzanne Baulé) multiplie les conquêtes. Et fait sauter les tabous de l’époque. C’est chez elle, sous les ors du fameux Caroll’s, son cabaret mythique de la rue de Ponthieu, que l’on verra pour la première fois deux femmes danser joue contre joue.

Pour décrire cette époque, retrouver les protagonistes – dont le propre neveu de Frede, Michel Baulé -, Denis Cosnard s’est livré à une enquête palpitante et émouvante. Il a exhumé des archives inédites, des correspondances oubliées, des photos couleur sépia qui révèlent une époque à jamais disparue. Se tenant à bonne distance du double écueil du moralisme et du voyeurisme, son récit chaloupe avec élégance entre nostalgie et séduction.

L’évocation des dernières années de son héroïne, aux côtés de sa compagne américaine Miki, loin des fastes et des frasques des nuits parisiennes, sonne particulièrement juste. Jusqu’à la dernière page, cette Frede ne cesse de nous envoûter, au rythme langoureux de ses amours clandestines et passionnelles.

Xavier Debontride

 

Pour aller plus loin, lire le blog de Denis Cosnard consacré à son héroïne, avec de nombreuses illustrations.

 

Frede, par Denis Cosnard, édition des Équateurs, 236 pages, 20 €.

 

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